Vignoble à Tain l’Hermitage Vignoble à Tain l’Hermitage (07) © Guy Cochet

La vigne et le fleuve : 2000 ans d’histoire(s)

04/10/2010
  • Territoire

Les vendanges s’achèvent dans la vallée du Rhône, bientôt nous pourrons déguster (avec modération) les Côtes du Rhône primeurs. Le moment est donc opportun pour se pencher sur les liens qui unissent si étroitement la vigne et le fleuve depuis plus de 2000 ans. Car contrairement à ce que les connaisseurs affirment, le vin et l’eau (du Rhône) s’entendent fort bien...*

*L’abus d’alcool est dangereux pour la santé.

Naissance du vignoble : le rôle majeur de la conquête romaine.

Même si la vigne sauvage (la lambrusque) était sans doute déjà présente sur le sol gaulois, c’est avec la colonisation grecque que pénètre la viticulture en Gaule, 600 ans avant Jésus-Christ, mais c’est avec la conquête romaine qu’elle se développe. Les Romains plantent sur des coteaux très pentus, avec des cépages locaux qui résistent bien aux conditions climatiques. Dans le nord de la Vallée du Rhône, les Allobroges se voient attribuer le privilège de planter et d’exploiter la vigne. De là naît le vignoble de la cité de Vienne, cité dont le territoire s’étend du Léman au Pilat et du fleuve Rhône à la rivière Isère au 1er siècle avant J.-C. Pline l’Ancien rapporte, dans son Histoire naturelle : « On vient de découvrir une vigne dont le vin a naturellement le parfum de la résine de pin (et celui de la violette, ajoute-t-il quelques lignes plus loin) et fait la gloire de la banlieue de Vienne ».
Ce vinum picatum, dont le vignoble descend jusqu’à Valence, est consommé pur par les chefs gaulois - contrairement aux usages grecs et romains qui imposaient de toujours couper le vin. Ils affirment ainsi une position hiérarchique en s’appropriant un produit « exotique ». La possession de vin à Rome est également étroitement liée à la hiérarchie sociale mais contrairement à la Gaule, la qualité l’emporte sur la quantité.

Parce qu’elle se trouve au cœur d’un réseau de communication - donc de commercialisation - entre le nord, l’ouest, l’est et la Méditerranée, la Vallée du Rhône voit progresser la vigne sur tout son linéaire. Ainsi, l'existence de la vigne en Bugey est attestée dès le 1er siècle de notre ère et Pline loue la qualité des vins issus des coteaux qui bordent l’Ouvèze (Rasteau, Vaison-la-Romaine, Séguret, Beaumes-de-Venise, Gigondas…) sur le territoire des Voconces.
Ces progrès portent tort aux grandes régions de production italiennes qui exportent leur vin en Gaule et dans les pays barbares du Nord de l’Europe. C’est pourquoi, soucieux de protéger la viticulture italienne mais aussi de lutter contre la surproduction, l’empereur Domitien interdit au Ier siècle toute plantation nouvelle en Italie et ordonne, dans les provinces, d’arracher au moins la moitié des vignes. Cette mesure est paradoxalement bénéfique au vignoble rhodanien car on arrache surtout en plaine, là où poussent les céréales, préservant ainsi les terroirs les plus qualitatifs.

A l’inverse, l’empereur Probus (3e siècle) permet à tout Gaulois de posséder des vignes et de récolter du vin. Mais le déferlement des tribus barbares (3e-5e siècle) est fatal à la viticulture.

Le Moyen Age, ou le nouvel élan viticole.

Au IXe siècle, la culture de la vigne redémarre grâce à la renaissance religieuse et au développement des voies de communication. Grand propriétaire foncier, l’Église exploite elle-même ses terres : les ordres monastiques développent la viticulture pour assurer dans de bonnes conditions leurs besoins liturgiques et l'hospitalité.
Ainsi, à partir des XIe et XIIe siècles, grâce à leurs connaissances agronomiques approfondies, les moines du Bugey sélectionnent des terroirs de qualité qui sont exploités jusqu'au XVIIIe siècle. A cette époque, seuls les moines trouvent un intérêt à cultiver la vigne : l'absence de débouchés commerciaux facilement accessibles depuis le secteur détourne les agriculteurs de la vigne. Ainsi l'abbaye de Saint-Sulpice développe le vignoble sur les coteaux de Virieu-le-Grand et Rossillon, les Dames de Bons poursuivent l'expansion du vignoble au prieuré de Conzieu, les chartreux de Pierre Châtel dans le Bas-Bugey et les moines d'Arvières sur le coteau de Seyssel et de Corbonod.

Les seigneurs et chevaliers agrandissent et entretiennent eux aussi le vignoble rhodanien. En effet, au Moyen Age, la vigne constitue une préoccupation de premier ordre ; elle manifeste à tous - au même titre que le château, les chevaux et les armes - la prééminence du maître des lieux. Plantée sur le meilleur terroir, souvent proche du château, bien protégée, elle est travaillée par des journaliers.

En 1309, l’arrivée du pape Clément V à Avignon marque le début d’une période de prospérité pour la ville et le comtat Venaissin. Les trois quarts des vins consommés à la cour pontificale proviennent des pays du bas Rhône - du comtat lui-même ou de villes comme Pont-Saint-Esprit ou Beaucaire. Les papes eux-mêmes, comme le veulent alors les moeurs seigneuriales, créent ou rénovent des parcelles de vigne autour de leurs châteaux. Châteauneuf-du-Pape en est le plus bel exemple.
En dehors du comtat Venaissin, disette, peste, impôts et conflits entre puissants ne favorisent pas l’essor du vignoble méridional qui est uniquement destiné à la consommation locale. Dans les années 1560, autour de Roquemaure et de Chusclan (Gard), les vignes n’occupent que 20 % du territoire cultivé et ne valent pas plus cher que les terres labourables. Quand, malgré tout, on arrive à implanter un vignoble de qualité, les vins sont bloqués ou lourdement taxés (voire pillés par les voleurs) dans les villes. Malgré la voie de communication royale qu’est le Rhône, les vins rhodaniens s’exportent peu.
L’ouverture du canal du Midi en 1680, le grand gel des vignobles du Nord de la France en 1709 et l’abolition des privilèges des grandes villes au XVIIIe siècle permettent enfin une ouverture sur Paris et l’étranger. Ainsi en 1663 le vin de Tain l’Hermitage est bu à la cour des tsars de Russie.
La Révolution française, par la vente des biens nationaux et l’aliénation des biens communaux, modifie profondément l’organisation foncière du territoire. À la fin du XVIIIe siècle et durant le XIXe siècle, la vigne devient une source de revenu majeure dans toutes les régions riveraines du fleuve. À partir des années 1860, le développement du chemin de fer stimule encore davantage la production de vin. Malgré des exploitations de petite taille à l’équilibre financier parfois précaire, l’avenir des vignerons s’annonce prometteur.

Entre épidémies et crises économiques, constitution du vignoble actuel

Ces espoirs sont anéantis en 1870-80 par le phylloxera qui détruit presque entièrement le vignoble de la Vallée du Rhône, du nord au sud. Seuls les terrains très sableux ou régulièrement envahis par les eaux lui résistent. Les vignerons replantent en zone inondable, donc très fertile, des cépages productifs et médiocres.

Cette reconstruction voit apparaître des pratiques bien différentes de celles des siècles précédents. Moins rustiques et donc plus fragiles, les nouveaux cépages ont en effet besoin d’engrais, de pratiques culturales répétées, sans compter les traitements pour lutter contre les nombreuses maladies. À côté des petites propriétés qui, dans le Vaucluse, vivent de la polyculture, se développent de grands domaines viticoles, la plupart du temps grâce à des investisseurs disposant de moyens importants.

Les rendements progressent en même temps que le vignoble algérien commence à concurrencer sérieusement les vins français. Les prix baissent. C’est la crise de 1907, particulièrement vive sur la rive droite du Rhône. Cette crise, dans laquelle les fondements de l’appellation d’origine contrôlée trouvent leur origine, a des conséquences importantes pour la viticulture rhodanienne : dans la crainte de difficultés futures, le regroupement des vignerons en caves coopérative s’accélère.

Dans le Bugey, quelques personnalités fortes favorisent une prise de conscience de la nécessité de développer à nouveau des vins de grande qualité : le Syndicat de défense viticole du Bugey est créé en 1955, avec pour mission l'organisation de la commercialisation des vins et la mise en place d'une appellation d'origine pour le vignoble. Cela permet d'aboutir en 1958 à l'Appellation d'Origine Vins Délimités de Qualité Supérieure Bugey et Roussette du Bugey.

Dans les régions méridionales, la destruction des oliveraies par le gel en 1956 joue un rôle déterminant car la vigne conquiert les espaces forestiers. On plante les “cépages améliorateurs” exigés par l’INAO (Institut national des appellations d’origine), tout en profitant des progrès de l’œnologie moderne.

Dans les années soixante, le succès des Côtes du Rhône est tel que l’appellation atteint des volumes de production inquiétants. De cette époque date l’organisation professionnelle des Côtes du Rhône, les premières campagnes de publicité et la prise de conscience qu’il faut maîtriser la commercialisation en France et exporter davantage.

 

Vignoble du Haut Rhône

Vignoble du Haut Rhône © Maison du fleuve Rhône

Références bibliographiques de l’article :

  • Le Rhône et le vin, du vin des cimes au vin des sables, B. Dangréaux, Ed. Glénat, 2002.
  • Vins de la Vallée du Rhône, S. Reboul, Ed. Féret, 2005.
  • Histoire du vignoble du Bugey et du département de l’Ain du XVIIe au XXIe siècle, C. Paul 2008

Prochain article en janvier : « La vigne et le fleuve : l’appellation Coste du Rhône »

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